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Lisez la bible, bande de mécréants !

Mes biens chères sœurs, mes bien chers frères… Depuis votre entrée dans notre grande congrégation des raconteurs d’histoire, vos aînés vous exhortent à lire – ou mieux – à écrire la bible ? Mais au fait, c’est quoi, une bible ?

La bible, c’est un passeport pour la création d’une série : c’est à dire avant tout un document marketing destiné à la chaîne (et au producteur), dont le but est d’obtenir une commande d’écriture.

Ensuite seulement, on appelle « bible » le livret des règles d’écriture d’un épisode, un document cadre qui établit tous les codes de la série. Toutefois, les bibles « de travail » sont rares en France, car il n’y a pas ou peu de série dont la production est industrialisée. L’écriture se déroule en général en amont pendant une période unique. Le directeur d’écriture (directeur de collection, directeur littéraire…), rôle primordial pour assurer la cohérence du récit, suffit alors à veiller au respect du concept dont les codes sont définis dans l’épisode pilote.

COMME UNE EVIDENCE

La bible est l’expression d’un auteur, d’un point de vue, il est donc logique que l’on n’écrive pas une bible en atelier, source de trop de consensus. Le pool d’auteur est là pour produire des intrigues et de la dramaturgie à la tonne, pas pour concevoir un univers.

« Je pousse tout le monde à écrire pilote avant de se prendre la tête sur des problèmes structurels de storylines. C’est le prototype indispensable avant lequel ça ne sert à rien de s’agiter. » explique Frédéric Krivine, auteur de P.J. et d’Un Village Français (France Télévisions)

Une bonne idée est une idée simple car un concept trop compliqué sera difficile à réinstaller à chaque épisode. Mais les personnages restent au centre de tout. Parfois, le concept d’une série se résume à un seul protagoniste : Dr House en est un bon exemple. «  Ce sont les personnages qui font d’abord une série. Je m’attarde toujours sur les failles. Ce sont les blessures profondes et secrètes qui feront qu’un personnage sera crédible. La caricature empêche toute empathie or c’est essentiel quand les héros sont récurrents. Aussi fantasque soit-il, un personnage pourra toujours ouvrir sur l’empathie si on traite au préalable avec justesse et sincérité de ses failles.» remarque Elie-G. Abécéra, créateur de Affaires Familiales (TF1), puis auteur et directeur de collection pendant 3 saisons sur C.COM.c@ (France2-France4)

Dans la bible commerciale, il faut néanmoins éviter certains erreurs comme parler longuement du passé des personnages. Il est plus important de raconter ce qu’on va les voir faire à l’image, la nature des défis qu’ils relèvent et comment ils font plutôt que de parler de ce pourquoi ils le font. La bible doit déjà nous donner à voir quel type de spectacle on va assister devant notre écran.

La bible reste l’expression d’une certaine évidence. « Il faut commencer quand on est suffisamment proche de son concept, des personnages, pour que ça coule tout seul. Il n’y a rien de pire que de se poser des questions de communication externe sur un sujet mal maîtrisé en interne. » FK

Avant d’écrire la bible, il faut creuser le concept, le torturer, le débarrasser de toutes les scories qui pourraient devenir un frein à la compréhension. Il faut entrevoir aussi les meilleurs personnages, ceux qui serviront le mieux le projet dramatique, définir une unité de ton ou encore vérifier qu’on a bien un lieu central de conflit, où entre un tiers et un quart de l’action peut se dérouler pour des questions de faisabilité à la fois conceptuelle et financière.

Des personnages récurrents sont définis, un cahier des charges d’écriture est précisé par exemple pour les séries procédurales, des exemples concrets de situations dramatiques ou de courts sujets sont donné pour démontrer la récurrence ou la sérialité du concept, avec enfin le synopsis du pilote : la voilà, la bible !

DE MAINS EN MAINS

Un beau projet doit être exposé clairement et de façon à ce que la lecture soit agréable et accrocheuse. Proscrivez les excès de documentation même si des références seront parfois utiles, plus tard, pour les auteurs.

De même, il est superflu d’ajouter trop de références aux séries américaines ou d’aller loin dans les éléments esthétiques et graphiques : tout cela s’affinera au fur à et mesure de l’écriture. « Je me documente beaucoup, et je passe beaucoup de temps avec des gens concernés par le sujet, et dans des lieux habités par le sujet. Le but n’est pas de trouver de l’information pour la transcrire mais de ressentir des émotions. » FK

En ce moment, beaucoup d’auteurs sont tentés d’ajouter un mood board, un collage de photos de comédiens, de décors, de références visuelles, censé traduire l’ambiance et l’esprit de la série. Dans les bibles comme dans la confection, il y a des modes. Même si le créateur de la série est de plus en plus considéré en France comme un showrunner, l’auteur responsable de la cohérence de la série, de son écriture à sa production (à l’instar des pratiques hollywoodiennes) alors que participer à la création visuelle relève plutôt du travail du réalisateur.

En toutes circonstances, évitez de trop en dire et de vous noyer dans des détails inutiles, surtout dans la bible commerciale qui tient en une quinzaine de pages maximum, dans une police courante en corps 16 pour aérer la présentation.

Dans les mauvais cas, la chaîne se perd dans des détails qui peuvent être pertinents mais dont l’analyse fait perdre de l’énergie. Ou alors on ne comprend simplement pas ce qu’ils veulent dire. Un projet de série personnel, empathique, télévisuel, clairement exposé et convenablement structuré doit emporter le morceau, y compris avec les ombres et lumières des personnels de la chaîne.

LA BIBLE, PAS UNE PAROLE D’EVANGILE !

Comme partout, il y a essentiellement des contraintes d’ordre économique et de ligne éditoriales. Il faut alors modifier, réécrire. Il s’agit d’équilibrer le projet pour qu’il rentre mieux dans une case de diffusion.

Dans ce dernier cas : danger. Un auteur (et sa production) devrait toujours savoir quand il faut arrêter de vouloir absolument essayer de tout faire rentrer. Souvent, les concepts s’amenuisent et s’éteignent à force de contraintes… « Il serait bon d’avoir un dialogue sur – sinon, l’art -, tout du moins, le plaisir de pondre ensemble (auteurs, producteurs, chaînes) une série. Or, les enjeux ne sont pas les mêmes pour tous, et peu d’auteurs, malheureusement, sont enclins, dès qu’ils ont une promesse de signature, à tenir mordicus leur essentiel, même s’ils négocient par ailleurs… » EA

Parfois, il s’agit d’améliorer réellement. Une intrigue apparaît, une autre serait mieux dans tel autre épisode… Quand l’auteur travaille à partir d’un concept qu’il n’a pas créé et qu’il voit des failles « il est alors difficile d’expliquer les changements qu’il souhaite faire aux chaînes qui ont validé un document en amont… Je préférerais travailler avec un pilote ou une trame pour la saison, pour être plus libre et développer des caractères graduellement.» remarque Leonardo Valenti, créateur original de la série R.I.S. en Italie.

Pour le créateur, considérer une bible détaillée avec ses synopsis et ses trames comme parole d’évangile peut être un carcan. Il faut savoir rester inventif, tout au long du développement à condition de ne pas toucher aux fondamentaux du concept.

Une bonne bible est une bible qui renseigne parfaitement, sans pour autant émasculer l’auteur qui va arriver à l’écriture. Il faut lui donner envie de mettre sa patte, sans pour autant qu’il touche au concept. Une alchimie de clés données et de clés suggérées. Il faut que l’auteur se sente vraiment l’envie d’être reconnu pour ce qu’il va amener à la série.

D’autre part, un auteur a des idées, on l’oublie souvent à force de l’inféoder à une prod, une chaîne ou une série. Cela implique de ne pas tout écrire dans la bible…

Mais la bible garde toute son utilité quand le développement fait intervenir de nombreux auteurs, sur plusieurs saisons. « On travaille sous contraintes et il est bon qu’elles soient les mêmes pour chacun. Et comme souvent, dans la contrainte, on peut être amené à vouloir la contourner – c’est humain – la bible peut être là pour nous ramener au propos. » EA.

La réalité de l’auteur est souvent toute différente, une fois arrivé en bout de chaîne. Les scénaristes de R.I.S (TF1) commencent par recevoir 3 pages de synthèse de ce qu’ils doivent faire et surtout ne pas faire. Impossible ici de ne pas citer quelques exemples : « Pas d’intrigue trop polar, trop complexe…« , « Attention aux univers marginaux« , « Comment la ménagère va s’impliquer dans cette thématique ?« , « Il faut de l’original ordinaire« , ou encore « pas d’univers trop délirant ou trop cher. Mais pourquoi pas la Tour Eiffel. » … A 20h30, on ne parle pas non plus politique qui « n’est pas intéressante en soi pour la ménagère« , ou même de banlieue car la série est décrite comme étant « glamour, rose et bourgeoise« . Le ton est donné !

Comme dirait Desproges : étonnant, non ?

Article publié dans SCENARISTES magazine, en juin 2009. Mise à jour mai 2017.

Lire aussi :

Séries : soyons psycho-logiques ! par Frédéric Krivine

Sommaire de la bible

  • Titre de la série, format, genre.
  • Tag-line, Log-line ou pitch court (pas obligatoire, mais piège redoutable pour le lecteur réfractaire !)
  • Nom de l’auteur et coordonnées mail et téléphoniques
  • Numéro de dépôt du projet.

En moins d’une page, présentation de l’histoire, de façon très accrocheuse.

Concept détaillé de la série montrant la récurrence et le potentiel sériel du projet. Un concept est une matrice à épisodes, une machine à produire de la narration, des intrigues et du conflit. Il faut le montrer. Ce peut être aussi le moyen de présenter une partie de l’univers par la même occasion.

Présentation des personnages principaux propre à susciter l’empathie, chacun étant exposé en une page maximum. Évoquer pour chacun son conflit récurrent et son mode d’action. Il s’agit moins d’une bio du personnage que de la façon dont il va apparaître dans la série. Si c’est une comédie, il faut qu’on mesure le potentiel de comédie. Personnages secondaires facultatifs ou décrits de façon succincte. Attention : les séries d’animation doivent impérativement comporter des esquisses des personnages sous plusieurs angles.

Description de l’arène dans laquelle se déroule le récit : système social, décors récurrents, règles. Inutile d’en faire trop, il faut nous donner à voir le minimum pour qu’on puisse saisir l’esprit et l’ambiance ou encore le sens. Pour une série d’animation, les recherches et esquisses des décors sont fortement conseillées.

On doit comprendre ce qui se passe durant la saison, l’évolution des intrigues et des personnages, brossée dans les grandes largeurs. Cela peut se faire avec un seul synopsis de quelques pages, le synopsis de chacun des épisodes ou encore des pitchs d’épisodes avec quelques notes additionnelles.

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