Le mail art et moi. ..
Je n’ai pas cherché le mail art. C’est lui qui m’a trouvé, un jour de novembre 1994, par l’intermédiaire d’une émission de Canal+. L’Oeil du Cyclone consacrait un épisode entier à un mouvement que je ne connaissais pas : le mail art, l’art postal, ce réseau mondial et clandestin d’artistes qui communiquaient depuis les années 60 par enveloppes interposées.
Le documentaire réalisé par Christophe Mielle intitulé « Z comme réseaux » racontait comment des gens ordinaires et des artistes reconnus, des anonymes et des excentriques, depuis tous les continents, s’envoyaient des lettres décorées, des objets, des collages, des tampons, des photographies retravaillées : tout ce qui pouvait tenir dans une enveloppe et traverser les douanes devenait une oeuvre, à condition de passer par la poste. Pas de galeries. Pas de marchands. Pas de marché. Un réseau horizontal, décentralisé, joyeusement underground. Bref, l’internet avant l’heure !
Le film présentait aussi des artistes barrés s’adonnant à des performances, comme l’homme tampon qui se roulait à poil dans l’encre avant de rouler sur des papiers qu’il envoyait à travers le monde. Cette contre-culture déjantée, libre, punk, m’arrivait sur la gueule comme une éjaculation, entre dégoût et désir. Il n’y a pas de meilleure image, je crois. En tous cas, son côté subversif ne laissait pas indifférent le jeune homosexuel au placard que j’étais, nourri intellectuellement depuis l’enfance par la culture très classique et très officielle de mes parents. Cette fenêtre télévisée s’ouvrait sur une vie foutraque, à la marge, libre, follement artistique, et cela entrait soudain par effraction dans mon cerveau.
Il y avait dans cette émission des adresses. Des vraies adresses postales, de gens qui participaient au réseau et attendaient du courrier. J’ai enregistré l’émission sur le magnétoscope, j’ai fait pause et noté. Et quelques jours plus tard, j’ai envoyé mes premières enveloppes. Je ne savais pas encore exactement ce que je faisais. Mais quelque chose dans cette idée me parlait profondément, et je comprends aujourd’hui pourquoi.
En tant qu’enfant unique, j’ai souvent passé du temps seul dans ma chambre, j’avais un monde intérieur assez riche et sans doute besoin de l’exprimer sans savoir précisément comment passer du rêve à la réalité. J’avais je crois depuis l’enfance ce rapport particulier à l’espace intérieur, à la chambre comme territoire, à la distance comme mode de relation au monde. Les lettres n’étaient pas pour moi un pis-aller : elles étaient un langage naturel. Écrire à des inconnus, leur envoyer quelque chose de fabriqué, attendre une réponse qui venait de loin : tout cela avait une logique évidente, presque intime.
Mon destin a brutalement bifurqué à l’âge de 14 ans, lorsqu’on m’a diagnostiqué une grave maladie génétique – la mucoviscidose – et depuis cette date, ma vie était remplie de longs moments à l’hôpital. J’étais relié au monde par une fenêtre télévisuelle et celle de la chambre. J’avais lu à l’âge de 14 ans que l’espérance de vie moyenne des malades était de 14 ans. Cela n’aide pas à se projeter dans l’avenir ! Je ne m’étendrai pas sur ce qui agitait les tréfonds de mes pensées, mais j’avais besoin de m’aérer la tête.
Et cela tombait à pic, car la boîte aux lettres devenait, avec le mail art, une pochette surprises avec toute la fantaisie que cela apportait à mon quotidien. « Perdu » au centre de la France, loin de tous les lieux dans le monde qui me faisaient rêver et qui m’appelaient, j’étais soudain comme relié à une géographie et des sociétés qui devenaient très concrètes, palpables. Je rappelle que nous étions avant internet, les réseaux sociaux, wikipedia. J’ai grandi dans un pays avec 3 chaînes de télé officielles dont les programmes s’arrêtaient entre 23h30 et 7h du matin, jusqu’à l’irruption de Canal, de la 5 et de la 6 que notre antenne râteau ne captait pas à leurs débuts. Cela peut sembler tellement loin ! Alors à cette époque là, une lettre avec une mention AIR MAIL transmettait une vraie poésie et tout un imaginaire encore lié à l’aéropostale, à l’aventure.
Ce qui m’a stupéfait, les premières semaines, c’est la vitesse à laquelle le réseau répondait. Je n’ai plus le souvenir exact de la première lettre que j’ai reçue, mais je me souviens d’une joie innocente, naïve, d’être incrédule : « Ca marche ! C’est vrai ! ». Puis d’autres ont suivi. Le réseau fonctionnait comme un organisme vivant : envoyer à quelqu’un, c’était souvent se retrouver dans son carnet d’adresses, qui lui-même circulait. En quelques mois, je recevais des courriers du monde entier. Le mail art n’est pas simplement de l’art qui voyage par la poste. C’est une philosophie du don et de l’échange, une utopie concrète et modeste.
Ses règles non écrites étaient et restent simples : tout envoyer est gratuit pour le destinataire, toute contribution est acceptée, rien n’est refusé. On n’achète pas, on ne vend pas. On échange. On recycle. On crée ensemble. L’oeuvre n’a pas de valeur marchande parce qu’elle n’en cherche pas. Elle a une valeur de contact, de présence, de trace. Bien-entendu, le temps est passé là-dessus, et comme pour le street-art, le marché a dicté sa loi. Y a-t-il quelqu’un parmi vous pour m’offrir quelques Banksy, s’il vous plaît ?
Trente ans plus tard, à l’heure où nous échangeons des milliers de messages par jour qui ne laissent aucune trace physique, où nos correspondances se dissolvent dans des serveurs que nous ne contrôlons pas, cette utopie-là me semble plus actuelle que jamais.
C’est pourquoi j’y reviens en 2026.
Une fenêtre sur le monde
Il y a quelque chose de particulier dans le rapport à la fenêtre quand on est enfant unique, casanier, souvent seul.
La fenêtre n’est pas une ouverture neutre. C’est un cadre : elle découpe le monde en un rectangle précis, elle choisit pour toi ce que tu vas voir. C’est aussi une frontière : d’un côté, l’intérieur, le protégé, le connu ; de l’autre, le dehors, le mouvement, l’inconnu. Et c’est un filtre : on voit sans être vu, ou l’on croit ne pas être vu, ce qui n’est pas la même chose.
De ma chambre, j’avais une vue plongeante sur le salon de mes voisins. En tendant le bras devant moi, leur fenêtre ne devait pas mesurer plus que la largeur d’un pouce dans le paysage. Assez pour apercevoir leur télé. Avec un peu de chance, je captais le son de la télé familiale et j’avais l’image chez le voisin quand il était l’heure d’aller se coucher. Tant que personne ne changeait de chaîne, ça tenait.
Je voyais aussi la fenêtre de la chambre de la fille de mes voisins. En de très rares fois, nos regards se sont croisés dans une mise en abyme gênante : qui regardait l’autre ? Ce qui m’a toujours troublé avec les fenêtres, c’est leur dimension spéculaire. Ce moment a quelque chose de vertigineux : la fenêtre cesse d’être un cadre pour devenir un miroir, et l’autre qui te regarde te regarde te regarder est exactement dans la même position que toi. Deux solitudes qui s’observent à travers du verre, sans pouvoir se rejoindre, sans pouvoir se fuir.
C’est de là que vient Art of Windows, le premier projet de mail art que j’ai lancé en 1995.
La fenêtre comme thème artistique n’est pas neuve. Elle traverse l’histoire de la peinture, de Vermeer à Hopper, en passant par Caspar David Friedrich dont le « Femme à la fenêtre » est une méditation presque douloureuse sur le désir et la séparation. Elle est aussi, depuis Duchamp, une métaphore du tableau lui-même : regarder une oeuvre, c’est regarder par une fenêtre ouverte sur un monde qui n’est pas le nôtre.
Mais ce qui m’intéressait dans Art of Windows, ce n’était pas la fenêtre en tant qu’icône artistique. C’était ce qu’elle révèle de nos solitudes simultanées, d’un ailleurs qui résonne.
En ce moment précis, quelqu’un regarde par une fenêtre quelque part dans le monde. Peut-être en Finlande, peut-être au Brésil, peut-être dans l’appartement d’en face. Vous qui me lisez, peut-être, si vous tournez la tête. Ce regard est invisible, irrecevable, inconnaissable. Et pourtant il existe, en même temps que le tien. Cette simultanéité silencieuse, cette oeuvre collective et involontaire que nous faisons tous ensemble chaque jour en regardant dehors : c’est ce que le projet cherchait à toucher.
Demander à des gens d’envoyer leur fenêtre par la poste, c’était demander un geste d’exposition intime. Voici ce que je vois. Voici d’où je regarde. Voici la frontière entre moi et le monde. Mais ce projet appelait à recevoir à peu près tout et n’importe quoi à partir du moment où le projet restait volontairement flou. Qui comprend quoi ?
Le projet : naissance, interruption, retour
1994 : le lancement
Quelques mois après ma découverte du mail art, j’ai lancé Art of Windows. C’était imprécis, à l’image de certains appels à contributions que je voyais résumés dans les gazettes qui circulaient et retransmettaient les projets en cours. Le principe était volontairement flou. Je ne voulais pas imposer un format, une technique, une interprétation. Le thème était : la fenêtre. Ce que chacun en faisait était son affaire et sa liberté.
Les contributions ont commencé à arriver. Ce qui m’a frappé, c’est la diversité des interprétations. Certains ont pensé à Windows, le système d’exploitation de Microsoft avec ses bugs, la fenêtre ouverte sur la connaissance. D’autres ont compris la fenêtre comme huisserie, comme architecture, et m’ont envoyé des photographies, des croquis, des empreintes. D’autres encore ont travaillé sur la métaphore : la fenêtre comme regard, comme espoir, comme prison. J’ai reçu un tableau énigmatique du japon : un fil de fer en spirale attaché à une toile vierge : le vent, les nuages ou autre chose ? En effet, c’était… spécial. Mais le tableau me renvoyait mon interrogation.
Mon adresse a commencé à exister dans des carnets que je ne connaissais pas, dans des pays que je n’avais jamais imaginé rejoindre. Je n’ai pas assez joué le jeu, je n’ai pas toujours répondu, faute de temps, faute d’énergie. Je n’ai sans doute pas donné autant que j’ai reçu.
1998/1999 : l’interruption
Et puis, assez brutalement, ça s’est arrêté. Je vais le résumer : maladie, déménagement, nouveau centre d’intérêt.
Car c’est à cet époque que le web arrive chez tout le monde. A l’époque, je travaille chez un revendeur informatique, j’y découvre ce terrain de jeu en vendant des PCs, des modem 56k et des abonnements à AOL et Infonie. C’était un continent neuf à découvrir. Pour quelqu’un comme moi, qui avait une curiosité pour les réseaux et les nouvelles formes de communication, c’était irrésistible. Graphiste autodidacte, auteur, créateur de jeu de rôle, joueur et maître, j’ai plongé. J’y ai découvert aussi les premiers sites dédiés à la communauté LGBT. Vent de fraîcheur et perspectives… J’ai rejoint OOups!, le premier magazine LGBT francophone, d’abord en tant qu’auteur, puis webmaster… Peu à peu, le numérique a pris toute la place dans ma vie professionnelle et personnelle. J’ai déménagé sur Paris et les courriers qui continuaient à affluer chez mes parents. Le mail art demandait du temps, de l’attention, du papier, des timbres : tout ce que la vitesse du monde numérique rendait soudain bizarre et archaïque. J’ai arrêté d’envoyer. J’ai arrêté de répondre. Je n’ai prévenu personne. Mais j’ai gardé les boîtes.
C’est peut-être la seule décision inconsciente de toute cette histoire qui avait une logique. De déménagement en déménagement, les cartons d’enveloppes reçues ont suivi. Paris, Lyon, Genève, Paris, Paris, Paris, Pantin… Quelque chose me disait qu’un jour j’en ferais quelque chose, ou que j’y reviendrais. Je n’aurais pas pu dire pourquoi. C’était simplement évident.
Peut-être parce que mon cerveau se souvenait du bonheur que j’avais à me déconnecter du réel pour prendre quatre heures ou plus à faire un dessin, un collage… Dans le même temps, après plus de 10 ans à travailler dans le numérique, je commençais à nourrir une certaine frustration devant la non concrétisation de mes créations. Les rares affiches ou flyers que je concevais en une nuit semblaient avoir plus de valeur que des chartes graphiques de sites qui prenaient parfois des semaines de travail. Parce que je pouvais le toucher. J’ai encore ces affiches aujourd’hui dans un carton à dessin, alors que rien de ce que j’ai pu créer sur le web n’a subsisté ou presque.
2026 : le retour
Trente ans, c’est une durée qui a ses effets. Le mail art n’est plus vraiment un mouvement actif, même s’il subsiste des praticiens fidèles dans le monde entier. La lettre manuscrite est devenue un geste rare, presque anachronique. Dans certains pays, les boîtes aux lettres et les services postaux ont tout simplement été supprimés ! Et la question de ce que nous laissons comme traces à l’ère numérique est devenue une vraie question de société.
Je me suis retrouvé à rouvrir les boîtes. À toucher des enveloppes que je n’avais pas tenues depuis vingt-cinq ans. À retrouver des noms, des pays, des tampons, des signatures que j’avais oubliés. Et à me demander : est-ce que ces gens existent encore ? Est-ce qu’ils habitent encore là où ils habitaient ? Est-ce qu’ils se souviennent d’avoir envoyé quelque chose à un inconnu en France, un jour des années 90 ?
J’ai décidé de leur écrire. À leur adresse d’alors, sans chercher de nouvelle adresse en ligne. Sans tracker, sans vérifier, sans Google. Juste envoyer, comme on envoyait avant : et voir ce qui revient, ce qui arrive, ce qui reste sans réponse.
Certaines enveloppes reviendront, non distribuées. Certaines trouveront leur destinataire, peut-être avec un âme charitable qui fera suivre. Quelques-unes auront peut-être suscité une réponse. Je ne sais pas encore. Je ne saurai que peu à peu, à mesure que le courrier circule.
Ces enveloppes retournées font partie du projet. Le silence aussi. L’incertitude aussi.
Avec le recul, le projet a aussi mûri dans ma tête, j’y vois ce que je n’y voyais pas jeune homme.
Le hasard fait bien les choses, j’ai découvert que le réalisateur du documentaire qui m’avait initié au mail art habite à 500 mètres de chez moi ! Je l’ai contacté et Christophe Mielle s’est montré touché et intéressé par ma démarche. Il contribue à cette initiative.
Art of Windows aujourd’hui : comment participer
Art of Windows est un projet permanent et ouvert. Il n’a pas de date de fin. Il n’a pas de règle de forme ou de technique. Il a un thème, une adresse et une exigence : que ça passe par la poste.
Le thème : la fenêtre. Architecture ou métaphore, ouverture ou clôture, regard ou reflet, transparence ou miroir. Ce que tu décides d’en faire est déjà une réponse. Bien-sûr ce que j’explique dans le texte ci-dessus est aussi une forme de guide de pensée.
Le format : libre. Une enveloppe décorée, un objet, un collage, un texte, un dessin, une photocopie, la photo de ta fenêtre ou de toi à ta fenêtre, ou quelque chose de plus proche de ta pratique habituelle. Tout est bienvenu.
L’adresse :
Antoine Cupial
29 Rue Vaucanson
93500 Pantin
France
Pour l’exposition : les contributions reçues avant le 15 septembre 2026 seront exposées lors des Journées européennes du patrimoine, les 19 et 20 septembre 2026, au Grand Hostel d’Aumale (Seine-Maritime, Normandie). Cette exposition est aussi appelée à circuler, partout où l’on me demandera de la présenter. Le projet continue donc au-delà de cette date.
L’exposition
En septembre 2026, Art of Windows entre dans un lieu qui s’imposait de lui-même. Le Grand Hostel d’Aumale est un ancien relais de poste construit en 1636, l’un des bâtiments typiques de cette époque en Normandie. C’est ici que transitaient les courriers royaux, que des nouvelles de guerres et de naissances traversaient le territoire, que des voix écrites voyageaient d’une ville à l’autre avant que les chemins de fer, puis le téléphone, puis internet ne rendent le relais de poste inutile.
Présenter une exposition de mail art dans ce lieu, dans le cadre des Journées européennes du patrimoine dont le thème est cette année « Patrimoine en péril : raviver, résister, réimaginer », n’est pas seulement cohérent. C’est presque nécessaire.
L’exposition présentera les contributions originales reçues entre 1994 et 1997, les enveloppes retournées de la relance de 2026, et les nouvelles contributions arrivées depuis. Elle sera aussi l’occasion de raconter l’histoire du mail art, avec l’apport de pièces issues des archives de Christophe Mielle, mail-artiste et réalisateur.
Un espace de création sera à disposition des visiteurs pour composer leurs premières pièces postales et les envoyer à des correspondants actifs dans le réseau aujourd’hui.
Lien vers la page Open Agenda pour les informations pratiques de l’exposition.
Texte : Antoine Cupial