Tu ne confondras pas séquence et scène.
L’usage l’emporte-t-il sur la logique et l’histoire ? C’est en somme l’objet du débat au sujet de la bonne appellation pour désigner les segments d’une histoire. Dans la profession, certains persistent à appeler « scène » une séquence et inversement. Pourquoi ?
Dans la majeure partie des scénars en France, on peut lire :
SEQ 12 – DECOR – INT/JOUR
ou plus simple :
12 – DECOR – INT/JOUR
Le langage cinématographique a souvent emprunté au théâtre d’où étaient issus les premiers cinéastes et comédiens. A l’origine, au théâtre, la scène correspond à un moment de l’histoire avec un objectif donné, se déroulant dans un décor unique et avec un certain nombre de comédiens. Quand la scène est faite, l’objectif atteint ou que de nouveaux personnages entrent en bouleversant substantiellement l’action principale, alors on passe à une nouvelle scène.
Par exemple dans l’Avare de Molière. Acte I Scène 1, Valère et Elise s’entretiennent. Valère suggère à Elise de convaincre son frère quand il s’interrompt après avoir exposé son plan : « Il vient, je me retire. ». Elise reste seule en scène. Acte I scène 2… son frère apparaît dans la continuité du dialogue précédent.
Entrée en « scène » des problèmes…
Si on faisait de même au cinéma, plusieurs scènes formeraient tout un pan de l’histoire, tout un segment, comme un chapitre, un ensemble de moments dramatiques qu’on appellerait « Séquence ». Un ensemble de séquences formerait alors un acte.
— Mais personne ne fait comme ça ! (entendu en école de cinéma)
Dans le monde anglosaxon, si ! Du plus court au plus long : Beat (battement, mouvement dans la scène), Scene, Sequence, Act, Film.
En France, comme il en va toujours autrement et en plus, selon les écoles et les chapelles, c’est toujours un débat à n’en plus finir. Scène ou séquence ? « Escargot » ou « Pain aux raisins » ? Pain au chocolat ou…
— Ta gueule ! Ça vient cette explication ?
Le glissement sémantique et l’usage ont poussé le public et une partie des professionnels à inverser les deux propositions dans notre joli pays. Pourquoi ? Quand ? Je n’en sais foutrement rien… On confond scène et séquence.
C’est faux, mais c’est comme ça !
Quelques indices logiques peuvent laisser à penser que nous faisons un contre sens…
Premièrement, un plan-séquence est un plan unique qui se déroule sur plusieurs décors. La caméra est en mouvement, on filme UNE MEME ACTION sans couper ou en truquant pour éviter que le spectateur ne perçoive la supercherie. Alfred Hitchcock a même réalisé tout un film en faux plan séquence, La Corde.
Aujourd’hui, le numérique et le steadycam permet des mouvements fluides sans coupe comme dans cet exemple qui montre le tournage au steadycam de plan d’Hugo Cabret. Pour le coup, tout le monde est d’accord, sur l’appellation, en Anglais « Sequence shot ».
Mais alors ?
Si dans le monde anglo-saxon, on parle de Sequence Shot, c’est bien pour filmer tout un segment du film qui comporte plusieurs scènes. La séquence est un segment, un long moment, AVEC UNE UNITE DRAMATIQUE, comparé au plan, l’unité cinématographique visuelle, et à la scène composée souvent de plusieurs plans DANS UN MEME DECOR. Si on reste sur le même décor, dans la même scène, et qu’on ne coupe pas la caméra (même s’il y a un mouvement de caméra : travelling, panoramique, tilt), on parle plutôt de « plan long ».
Si on inverse donc séquence et scène comme certains le font, quel serait pour eux le nom d’un plan en mouvement réunissant plusieurs décor ? Un « plan-scène », logiquement ? CQFD : il y a là une confusion révélée.
Deuxièmement, dans le langage courant, on parle bien de « la scène d’amour » qui suppose une unité de lieu et d’action par exemple (Oui ok « sauf pour vous car vous êtes un dieu du sexe et que ça commence dans l’entrée et se termine on ne sait où au bout d’une nuit torride).
On peut avoir une « scène » des adieux, uniquement sur le quai d’une gare, ou la grande « séquence » des adieux, qui commence dans le taxi qui amène à la gare, puis sur le parvis de la gare, et enfin dans la gare et dans le wagon.
Oui mais, me direz-vous si vous êtes un poil sur le coup, pourquoi parle-t-on alors de « séquencier », en France, pour désigner l’enchaînement de toutes les scènes ? Eh bien… peut-être parce que l’appellation « scène à scène » était un poil désuet pour certains ? Parce que c’est plus facile à dire ? En anglais, hélas, rien pour nous aiguiller dans le terme « step outline », mais pourtant, le « scène à scène » est encore un terme en vogue qui nous dit le niveau de détail… Step outline, le séquencier, dit quels sont les grands mouvements de l’histoire. Le scène à scène, comment tout cela est ventilé dans des décors : c’est encore plus précis.
Bon, tu vas pas me faire une scène pour ça ?
Bon d’accord, on s’en fout. Ou pas. Enfin, tout est affaire de s’entendre entre soi dans une équipe de professionnels, surtout si votre scénario doit franchir quelques frontières ! Dans l’idéal, on gardera bien la norme mondialement admise : plan/ battement, scène, séquence, acte, film.
En attendant, personnellement, je laisse le reste… au metteur « en scène » !