Tu garderas le baiser pour la fin
Prenez Pirate des Caraïbes I, si Orlando Bloom et Keira Knightley s’embrassaient au milieu du film, ça casserait l’ambiance. Non seulement la suite du film serait plus pâle, mais il y a fort à parier que leurs personnages seraient plus concentrés sur leurs ébats que par la trame de la malédiction d’un rafiot. Alors, pas de baiser.
Au premier regard entre ces deux là naît une question dans la tête du spectateur : vont-ils finir ensemble ?
L’aboutissement est empêché par l’action qui prend le pas sur le reste, les circonstances, la valse des hésitations légitimes et surtout les bonnes manières avec un complexe de classe sociale qui empêche leur union officielle… D’autant plus quand on découvre que le forgeron est aussi le fils d’un pirate qui ne démérite pas dans cet exercice inédit pour lui (« Bon sang ne saurait mentir »).
« Vont-ils finir ensemble ? » est la question dramatique. Mais au delà, le corollaire thématique est : un roturier peut-il épouser une jeune femme de bonne famille (ou bien est-il condamné à finir célibataire comme Jack Sparrow) ? Si cette trame vous dit déjà quelque chose… Rien d’étonnant ! Revoyez Roméo et Juliette, Titanic et quelques 4891 autres références basées sur le même conflit.
Observez le nombre d’occasions déçues de ne pas pouvoir se rouler des grosses galoches ou de faire frotti frotta dans la cale. Ces tentatives sont là pour nous dire “tut tut tut, oui très probablement, mais pas tout de suite…” et relancer le suspense à cet égard. Il y a une promesse, un contrat tacite passé avec le spectateur qui SAIT que ces deux là convoleront en juste noce, mais à plusieurs conditions.
Le baiser, oui, mais quand ?
Quand s’embrassent-ils ? 1 minute 30′ avant le générique, dans l’avant dernière séquence, juste avant que Jack vienne clore l’histoire comme tout bon personnage principal. La preuve en vidéo :
https://www.youtube.com/watch?v=79xDqT4Frn8
Si l’on laissait uniquement supposer qu’ils finiront ensemble sans le montrer, cela ne suffirait pas. Sans un acte fort marquant le consentement (embrasser pour la première fois quelqu’un ou bien dire un « oui je le veux » devant son père, par exemple) nous aurions le sentiment d’avoir été volés d’une séquence.
Un peu comme le spectateur italien victime de la censure dans Cinéma Paradiso qui occasionne ce si joli cadeau symbolique fait au projectionniste devenu adulte. Un cadeau livré, là encore, à la fin du film…
Il faut garder le baiser pour la fin car il n’y aurait en effet rien de pire que de résoudre trop tôt les trames savamment tissées. C’est au climax que tout arrive à maturité. Ce serait un bug parmi toutes les erreurs communes du scénario également détaillées dans cette liste.
Le plus tard la résolution intervient, le plus longtemps la tension demeure. Quitte à la relancer l’intérêt du public avec des espoirs de résolution ou à augmenter le conflit pour laisser supposer que cela sera impossible.
Question annexe dans la tête du public : mais comment peuvent-ils surmonter tous ces obstacles ? A chaque revers, la question devient de plus en plus prégnante.
Toutefois, une fois la langue de l’un mise dans la bouche de l’autre, inutile d’épiloguer. Le baiser donné, toute la tension du récit s’effondre d’un coup quand la trame trouve sa résolution.
Pourquoi la fin est la fin
C’est en cela qu’une fin est une fin : elle apporte des réponses à toutes les questions que se pose le spectateur. La fin propose un point d’orgue laissant supposer que l’histoire se poursuit pour eux sur la voie de l’accomplissement total et du bonheur (si vous êtes de nature optimiste) ou sur la voie du chacun pour soi (si vous êtes un pessimiste) avec un nouveau crush chaque soir dans le lit d’Orlando, grâce à son application AdopteUnForgeron. Ou GrindR (laissez-moi rêver, merci.).
Car si elle lui donner un baiser ou qu’elle l’embrasse goulument, c’est justement parce que le forgeron a su faire preuve de courage. On peut accepter qu’elle lui reconnaisse de la valeur. C’est l’autre condition qui explique aussi pourquoi toutes les tentatives au sein du film ne pouvaient aboutir auparavant.
Réponse à la question dramatique : oui, ils sont en couple. Réponse à la question thématique les concernant : oui, on peut prétendre aux filles qui ne sont pas de votre classe sociale, à condition de montrer sa bravoure et, à défaut d’avoir les manières d’un gentilhomme, d’en avoir le panache quitte à être devenu pirate !